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Compte-rendu

03 Déc 2007[image]Emma Chatelain, « Nous sommes des hommes libres sur une terre libre ! », Le mouvement antiséparatiste jurassien (1947-1975), son idéologie et ses relations avec Berne. Ed. Alphil, 2007 (Cahiers d’études historiques n° 6) Un travail, encore un, sur la Question jurassienne ? Effectivement, on pourrait, de prime abord, penser avoir tout dit sur cette dernière. Il existe en effet une vaste bibliographie sur ce sujet. Vaste et diversifiée puisque la Question jurassienne n’a pas intéressé que les seuls historiens (pour ne citer que les ouvrages les plus récents, L’Aventure du Jura , de Claude Hauser ou La Question jurassienne d’Alain Pichard) mais aussi différents chercheurs, les sociologues notamment. D’importants ouvrages tels que ceux de Gilbert Ganguillet, Le Conflit jurassien. Genèse et trajectoire d’un conflit ethno-régional , ou de Bernard Voutat, Espace national et identité collective , par exemple, s’inscrivent dans ce courant de recherche. Outre les études scientifiques, il existe aussi de nombreux écrits, souvenirs ou témoignages, des acteurs qui ont fait la Question jurassienne. Il s’ensuit qu’un grand nombre d’ouvrages sur le conflit jurassien ne sont pas impartiaux mais très nettement militant en faveur d’un camp ou de l’autre. Néanmoins, malgré ce grand nombre de documents, il restait en tout cas encore un aspect qui jusqu’à maintenant avait toujours plus ou moins été laissé de côté : le mouvement antiséparatiste. En effet, ce dernier a été beaucoup moins étudié que son adversaire, n’étant jamais examiné pour lui-même mais uniquement dans le cadre de travaux plus larges sur la Question jurassienne. Il y avait donc là une belle opportunité d’étudier la Question jurassienne tout en tentant de combler, en partie, cette lacune sur le mouvement antiséparatiste, c’est pourquoi j’ai décidé d’en faire le sujet de mon travail de mémoire de fin d’études universitaires et dont le livre qui est paru il y a quelques semaines est le résultat. Dans cet ouvrage, je me propose donc de me consacrer uniquement au mouvement antiséparatiste, et plus particulièrement à l’Union des patriotes jurassiens (UPJ), le mouvement chef de file de l’antiséparatisme. Il fallait par contre définir une problématique plus particulière par laquelle aborder le sujet. C’est en lisant Le Jurassien (le mensuel de propagande de l’UPJ) que j’ai décidé de faire une étude de l’idéologie antiséparatiste, une analyse de son discours. Je tenais à comprendre pourquoi cette population tenait à rester dans le canton de Berne, quels étaient les arguments invoqués pour justifier cette position et finalement comment ces derniers ont évolué et pourquoi. Principalement basée sur une lecture poussée du Jurassien (mais aussi de nombreux autres écrits, discours, brochures, etc.), cette analyse m’a permis d’identifier trois grands thèmes dont j’ai ensuite tenté de dessiner l’évolution en fonction des événements important de la Question jurassienne : 1) L’attachement à la Suisse et à ses valeurs. Il ressort en effet souvent du discours antiséparatiste la conviction que leur combat ne concerne pas que le Jura mais bien toute la Suisse et ses valeurs, celles qui font sa spécificité, soit la démocratie, la tolérance, le dialogue, la concertation qui permettent à des gens de langues, de confessions et de cultures différentes de vivre ensemble. C’est ce que les antiséparatistes appellent l’ « esprit suisse » et qui, selon eux, est nié par les séparatistes qui représentent ainsi un véritable danger pour la nation. Il est intéressant de remarquer ici que ce thème peut être directement influencé par les idées de la défense nationale spirituelle. 2) L’attachement à Berne. Selon le camp antiséparatiste, le Gouvernement bernois ne se montre aucunement oppresseur envers sa minorité jurassienne et représente en outre un gage de sécurité économique. En effet, les chiffres jouent ici un rôle important. Les antiséparatistes mettent notamment en avant la problématique des impôts qui seraient plus élevés dans un nouveau canton du Jura. 3) Le rôle de l’histoire et la question de l’unité du Jura. Pour les antiséparatistes, on ne peut pas parler de la Question jurassienne sans tenir compte du passé. Ils mettent en effet en avant les liens pluriséculaires qui unissent Berne et le Jura et qui donnent ainsi une profondeur à la bonne entente entre ces deux parties du canton. Pour introduire cette analyse de l’idéologie, il me semblait nécessaire de bien présenter le mouvement antiséparatiste, soit la naissance de l’UPJ, son évolution, ses acteurs principaux ainsi que ses moyens de diffusion. Le tableau ne serait néanmoins pas complet sans une présentation des mouvements qu’on trouve autour de l’UPJ, soit les autres mouvements antiséparatistes tels que le Comité jurassien de vigilance démocratique (fondé en 1963), l’Association des Jurassiens bernois de l’extérieur (AJBE, en septembre 1964), les Jeunesses civiques du Jura bernois (1965) qui deviennent le Groupe Sanglier (1973), le Groupement interpartis pour l’Unité cantonale (GIPUC, 1966), le Groupement féminin de Force démocratique (GFFD, 1974) et l’Association des responsables politiques (ARP) qui prend plus tard le nom de Fédération des communes du Jura bernois (FJB, 1974). A noter qu’il existe encore d’autres organisations, notamment l’Association des Amis du Jura bernois et Unité bernoise, pour lesquelles je n’ai pas trouvé d’informations mais qu’il serait très intéressant de pouvoir étudier un jour. Par ailleurs, il est aussi important de souligner que l’on peut voir dans cette diversification du mouvement antiséparatiste un parallèle évident avec ce qui se passe du côté séparatiste. En effet, chaque groupement créé par ces derniers trouve son pendant dans le camp antiséparatiste (par exemple le Groupe Bélier, l’Association des Jurassiens de l’extérieur, l’Association des Amis du Jura, Unité jurassienne, etc.). Un élément manquait encore au tableau qui devait servir d’introduction à l’idéologie antiséparatiste, c’était bien sûr le rôle du canton de Berne. Mes recherches dans ce domaine m’ont amenée à découvrir de nombreux renseignements qui m’ont permis d’en faire une partie importante de mon travail, ce qui, à priori, n’était pas mon intention. Comme sources, j’ai utilisé les renseignements conservés aux archives de l’Etat de Berne dans le Fonds Virgile Moine et dans le Fonds sur la Délégation du Conseil-exécutif pour les affaires jurassiennes qui contient notamment les procès-verbaux de cette délégation, des documents de travail et de la correspondance. Certains documents se trouvent par ailleurs dans les deux fonds. Les années 1950 présentent la mise en place du soutien bernois à la politique antiséparatiste, qui se fait notamment par l’intermédiaire de la Délégation du Conseil-exécutif pour les affaires jurassiennes (DCEAJ, février 1951), qui peut être considéré comme la centrale des prises de décisions du Gouvernement bernois quant aux affaires jurassiennes. Cette délégation va en outre créer deux associations qui auront pour but de servir la cause antiséparatiste : l’Association pour l’entente entre Berne et le Jura (AEBJ, décembre 1951) et l’Office central d’information (octobre 1952). J’ai mis en avant deux aspects différents de la politique bernoise adoptée dans les affaires jurassiennes. D’une part les prises de position officielles exprimées dans les nombreux rapports ou messages du Conseil-exécutif ou du Grand Conseil. D’autre part les prises de position moins officielles du canton de Berne, notamment ses liens très étroits avec le mouvement antiséparatiste et le soutien qu’il lui apporte. Ce soutien est aussi bien idéologique (transmission de rapports et de lignes directrices sur la politique à mener) que logistique et financier (grâce notamment au « Fonds pour l’entente entre Berne et le Jura », mis sur pied en octobre 1952, soit juste avant la naissance de l’UPJ). Ce financement concerne notamment un soutien au Jurassien , à l’AEBJ et aux membres les plus actifs de l’UPJ. Voici en quelques mots un aperçu de mon travail sur le mouvement antiséparatiste pour lequel bien d’autres aspects restent encore à étudier. J’espère que ce livre aura ainsi défriché le terrain et engagera d’autres historiens à s’y intéresser. Emma Chatelain

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